Journée internationale de la visibilité trans

Le 31 mars c’est la journée de la visibilité trans.
Et ce jour là je n’ai rien de prévu. En tout cas rien de particulier pour ce blog.
Vous allez dire que je triche, j’annonce que je n’ai rien de prévu mais dans le même temps je vous propose un article de blog à ce sujet. Vous aurez raison.
C’est une petite contradiction.

Il y a peu j’ai pris mes distances avec le monde militant, mon ancien blog est rendu inaccessible et le twitter qui était lié a été désactivé. C’était devenu un espace étouffant.
Mais j’ai toujours envie de parler de quelques points de militantisme et de politique, de manière plus légère, sans la pression que j’avais sur mon ancien blog.
Aussi je vous proposerais de temps en temps des réflexions et critiques politico-militantes et pour commencer j’ai donc choisi de critiquer cette recherche de visibilité trans et pourquoi je suis souvent fatiguée d’être « visible ».

Avant de parler visibilité je vais vous parler des représentations de femmes trans.
Pourquoi choisir de parler de la représentation des femmes trans plutôt que celle des hommes trans ?
Car les hommes trans sont assez peu représenté et je ne connais pas bien la situation pour eux. J’aurais pu broder en parlant de Boys Don’t Cry (biographie de la vie et de la mort de Brandon Teena) ou de l’annonce assez indélicate, voire transphobe, de cast pour un rôle d’homme trans dans Plus Belle La Vie.

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La représentation des femmes trans est assez mauvaise, j’en avais un peu parlé ici. On peut voir qu’elle tourne principalement autour de deux archétypes transphobes, « usurpatrices » ou « pathétiques » (je cite Julia Serano et plus précisément un thread de @_NoMeansNo_).
On peut se demander si c’est encore vrai aujourd’hui. On a de meilleures représentations (critiquables) des femmes trans, qui sortent de ces archétypes.
Cependant ces nouvelles représentations (un nouvel archétype ?) ne renversent pas la charge et la représentation des femmes trans reste assez médiocre et basée sur l’usurpatrice ou la pathétique.
Plus Belle La Vie ne s’y était pas trompée et avant de créer un rôle de mec trans la série nous avait offert un petit moment de transphobie en s’appuyant sur l’archétype de l’usurpatrice. Dans un épisode Vincent Chaumette et le Dr Leserman se questionnaient sur le secret de la esthéticienne et le point censé être drôle était que c’était peut-être une femmes trans !
Et je pourrais aussi reparler de la prestation transphobe « costume is for everyone » ou (même s’il était question de travestissement) le prétendu gag reposait sur l’archétype de la monstruosité ridicule et pathétique.

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On fait semblant de s’évanouir de dégoût et d’être choquées dans le respect

Alors on pourrait me répondre que c’est justement pour ça qu’il est important d’être visibles, pour aller à l’encontre de ces mauvaises représentations. C’est un argument que je peux entendre, c’est même un des bons points de la visibilité mais il y en a de mauvais.

Sophie Labelle est une bédéiste québécoise. Et c’est aussi une femme trans militante qui fait passer ses idées par ses BDs. Il y a eu un engouement autour de ses strips militants qui l’a rendu assez visible.
Une bonne chose ?
Pas vraiment car cette visibilité a fait de Sophie Labelle la cible d’un harcèlement réactionnaire (principalement de l’extrême-droite mais aussi de réactionnaires de gauche) avec menaces de morts, insultes ou révélations de ses informations personnelles. Cela doit nous faire penser à une chose : Etre visible quand on est trans (et à fortiori militant-e) c’est se mettre en position de danger.
Et je pense que c’est vraiment une chose importante à avoir en tête. En tant que militante trans j’étais relativement visible et j’ai été la cible de harcèlement transphobe (avec menace de plainte venant d’une féministe de droite ancienne présidente du centre LGBT de Paris). Pas dans les mêmes proportions que ce qu’à pu vivre Sophie Labelle mais assez pour me blesser psychologiquement.
Si être visible c’est potentiellement se mettre en danger alors on ne peut pas demander à tout le monde de prendre ce genre de risque.

 

Je pense aussi qu’il est important de défendre un droit à l’invisibilité.
Je suis visible, connue comme étant une femme trans et quand on ne me connait pas il y a certaines personnes pour le voir. Il faut dire que je ne m’en cache pas, je n’ai pas trop de problème à en parler et je suis même assez maladroite pour dévoiler aux gens qui l’ignorent que je suis trans.
Mais j’ai un rapport contradictoire avec ça. Comme quand je ne veux rien faire pour la journée de visibilité trans mais que je fais quand même un article à ce sujet.
Pour faire simple je n’ai aucun problème à être « out », à ce qu’on sache que je suis trans et dans le même temps j’ai envie d’être invisible, que personne ne sache et qu’on me traite comme n’importe quelle femme.
Dès lors qu’on est visibles comme trans on se retrouve avec ce dilemme. Et plus on est visible plus on va avoir du mal à se trouver des temps d’invisibilité.

Je pense qu’il y aurait encore à dire sur cette journée de la visibilité mais si je continue je risque de digresser et cet article n’en finira pas alors je vais en finir là.
Comme toujours je suis ouverte à la discussion ici, sur Facebook ou sur Twitter.

 

Ajouts :

Deux autres points me sont venus à l’esprit depuis la rédaction de cet article.

D’abord un point sur une certaine responsabilité de la visibilité, bien sûr cela concerne les personnes les plus visibles, les célébrités plutôt que des anonymes.
Il y a plusieurs célébrités trans, présentées comme des modèles de visibilité qui ont fini par décevoir.
Laverne Cox qui reprend le rôle de Frank’n’Furter dans The Rocky Horror Picture Show, une comédie musicale transphobe (et je dis ça en étant plutôt fan du RHPS) et ne dit rien quand son créateur, Richard O’Brien, affirme que les femmes trans ne sont pas vraiment des femmes et fait la promotion d’une féministe transphobe (alliée de l’extême-droite ayant harcelé et doxé des femmes trans).
Brigitte Boréale, chroniqueuse du grand journal elle a été présentée comme un exemple de visibilité. Pour au final défendre un humour transmisogyne la ramenant à une position d’usurpatrice.
Caitlyn Jenner qui a fait la couverture de Vanity Fair, un exemple de visibilité… pour une femme trans de droite, qui a soutenu la campagne de Trump.
Ces femmes ne sont pas des porte-parole de la cause trans, elles ont le droit de défendre des choses avec lesquelles je suis profondément en désaccord, y compris des choses que je pense nocives pour les autres trans. On peut même se demander si elles n’ont pas une telle visibilité car elles sont plutôt conciliantes sur certains points.
Je pense qu’il faut être critique envers les célébrités, de part leur grande visibilité leurs discours et prises de positions on plus de poids. Et c’est pour ça que je suis critique de la journée de la visibilité.
Je pense qu’on ne peut pas placer la visibilité comme un objectif au risque de mettre en avant des personnes dont les discours seront en contradiction avec ceux que nous voulons porter. Il pourrait alors être préférable de mettre en avant des collectifs comme la fédération Trans et Intersexes ou le Collectif Existrans, ou encore nous pourrions mettre en avant des projets importants pour la communauté, comme l’appel au financement pour la traduction française de Stone Butch Blues.

Et le second point c’est sur la visibilité c’est le contrôle de son image.
Être visible comme trans c’est être d’avantage contrôlé-e par rapport aux normes sociales. Nos comportements sont d’avantage scrutés,  et on hésitera pas à les ramener au statut d’usurpatrice ou d’usurpateur.
Ca implique un contrôle de son image et une forme d’autocensure.

Enfin pour revenir sur les risques qu’il y a à être visibles il y en avait un qui m’avait échappé et c’est le risque de se voir exploiter.
J’ai découvert hier qu’un sociologue cis « expert des questions trans » sortait un bouquin d’expert. Vingt euros pour 144 pages, pour le même prix on peut acheter Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) et Enfants de Mars et de Venus ou une semaine de bouf chez LIDL. Alors vous direz qu’Arnaud Alessandrin (c’est le nom de ce sociologue) a bien le droit d’écrire un livre. Ouais et j’ai le droit de dire qu’il le fait en exploitant les productions de trans « visibles ». Car depuis des années ce sociologue parasite nos luttes, il squatte nos espaces, administrateur de groupes facebooks, il lit nos blogs, les témoignages sur nos vécus et il exploite ces ressources pour se construire sa notoriété de pseudo expert, se faisant inviter à la queer week pour parler transféminisme, se faisant inviter par les institutions gouvernementales pour parler de la santé des trans et se faire du fric avec son livre. Quand il s’agit des trans ce mec cis prétendu expert devient plus visible que n’importe quel trans qui parlerait des mêmes sujets (et même plus visible que des sociologues trans qui ne peuvent à priori pas être expertes de leurs propres vies).
Ce qui me fout en rage c’est que pendant 6 ans j’ai tenu un blog, gratuitement, j’étais visible et même relativement connue dans un petit milieu militant. Quand j’ai critiqué ce parasitage j’ai eu le droit à une réponse de l’expert qui m’expliquait qu’il avait parfois aimé lire mon blog, que son contenu lui avait apporté. Il m’expliquait aussi que son invitation à la queer week c’était pour dire à quel point les témoignages de femmes trans visibles lui avaient apporté personnellement.
Et ces trans, précaires pour certaines, sur lesquelles il s’est construit une carrière pourront attendre longtemps avant de recevoir une rétribution (financière j’entends) au mieux Arnaud Alessandrin nous payera en visibilité mais ce n’est pas la visibilité qui va me payer le permis de conduire ou remplir mon frigo.

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